Voyage .

"Ce soir, nous allons jouer au furet, tu sais, il court il court le furet, comme quand on était gosses."

________ Soudain, je me suis sentie toute drôle, comme s'il y avait une tempête en moi. J'avais les mains moites, et je sentais des gouttes de sueur couler de mes cheveux sur ma nuque. La pièce semblait anormalement silencieuse lorsque les rideaux ont été tirés. Tout mon corps était tendu, tous mes muscles crispés, et j'éprouvais une bizarre appréhension qui m'étranglait, me suffoquait. Quand j'ai rouvert les yeux, je me suis apperçue que c'était quelqu'un qui m'avait prise par les épaules. D'une voie lente, comme un disque que l'on passe à une mauvaise vitesse :"Mais ne t'inquiète pas. Je te surveillerai, ça va être un bon voyage. Allez, détends-toi, laisse-toi aller, ça va être chouette." Il m'a caressé la figure et le cou, tendrement, m'a murmuré :" Je t'assure, je veillerai sur toi, il ne t'arrivera rien de mal." Soudain, il semblait se répéter, inlassablement, comme dans une chambre d'écho. Je me suis mise à rire comme une folle. C'était la chose la plus drôle, la plus absurde que j'avais jamais entendue. Et puis j'ai remarqué des dessins qui changeaient lentement, au plafond. Il m'a attirée contre lui et m'a posé la tête sur ses genoux pendant que je regardais les couleurs se mêler et tournoyer au plafond, de grandes taches rouges, bleues, jaunes. Je voulais faire partager aux autres ce spectacle merveilleux mais les mots qui sortaient de ma bouche étaient pâteux, mouillés, ils avaient un goût de couleur. Je me suis redressée et je me suis mise à marcher en frissonant un peu. J'avais l'impression que le froid s'inssinuait en moi et je voulais le dire, mais je ne pouvais que rire. Bientôt des tas de pensées sont apparues entre chaque mot. J'avais découvert le parfait et véritable langage originel, celui d'Adam et d'Eve, mais quand j'essayais de l'expliquer, les mots que j'employais n'avaient pas de rapport avec mes pensées. Je les perdais. Ma découverte m'échappait, cette merveilleuse chose vraie, merveilleuse, inestimable, qui aurait dû être sauvée pour la postérité. J'étais désolée, et finalement je n'ai plus rien dit, je ne pouvais plus, et je me suis laissée tomber par terre, j'ai fermé les yeux et alors la musique a commencé à m'absorber, physiquement. Je pouvais la sentir, la toucher, la humer et l'entendre, tout à la fois. Jamais rien au monde n'avait été aussi beau. Je faisais partie de chaque instrument, littéralement. Chaque note avait son caractère, sa forme, sa couleur, et semblait séparée des autres, si bien que je pouvais considérer son rapport avec tout le reste du morceau avant que la note suivante retentisse. Mon esprit possédait la sagesse des siècles, et il n'y avait pas de mots pour décrire ce que je ressentais. Aussitôt je me suis mise à flotter dans une autre sphère, un autre monde. Des choses se précipitaient vers moi et s'éloignaient rapidement, en me coupant la respiration comme lorsqu'un ascenseur descend trop vite. Je ne savais plus distinguer le réel de l'iréel. Est-ce que j'étais la table, le livre, ou la musique, ou bien est-ce que je faisais partie de tout à la fois ? Mais ça n'avait pas d'importance parce que, quoi que je sois, c'était merveilleux .
# Posté le samedi 04 octobre 2008 07:59
Modifié le lundi 23 février 2009 19:23